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Quantifier l’égalité au travail. Outils politiques, enjeux scientifiques, de Soline Blanchard et Sophie Pochic

Quantifier l’égalité au travail. Outils politiques et enjeux scientifiques, est un ouvrage collectif dirigé par Soline Blanchard et Sophie Pochic, paru aux Presses Universitaires de Rennes en 2021.

Cet ouvrage propose un croisement inédit entre sociologie du travail, études de genre et sociologie de la quantification, afin de penser de manière critique les politiques publiques d’égalité et les stratégies des organisations s’appuyant sur des statistiques sexuées.

Nous reproduisons ici une recension écrite par Olivier Béraud Martin (Université Paris Cité, CERLIS) parue dans la revue Travail, genre et sociétés, 2024, n° 51.

« L’institutionnalisation de la cause des femmes s’est largement appuyée sur la production de statistiques sexuées, des ‘’fémocrates’’ en ayant fait le pivot de leur stratégie de promotion d’une action publique pour l’égalité des sexes » (p. 14). Cet énoncé, extrait de l’introduction, désigne parfaitement la réalité historique, sociologique et politique étudiée dans cet ouvrage collectif. L’introduction (p. 9-42) signée par les deux coordinatrices, Soline Blanchard et Sophie Pochic, constitue une synthèse notablement riche et éclairante de la sociologie de la quantification et spécifiquement de la quantification de l’égalité de genre au travail. Elle restitue à la fois les enjeux proprement féministes des démarches de chiffrage et les enjeux pour les approches sociologiques souhaitant analyser les processus de  quantification.

Partant du constat de la prégnance du chiffre dans « les politiques d’égalité et les luttes pour les droits des femmes », dans les « mobilisations féministes et des politiques de genre », ainsi que dans les « procès pour discrimination », les autrices confèrent à l’ouvrage l’ambition de combler un manque relatif : la rareté des travaux de sociologie de la quantification s’intéressant aux chiffres de l’égalité entre les femmes et les hommes. À ce propos, la bibliographie qui accompagne cette introduction témoigne du caractère très récent des travaux sur le sujet – ainsi que, bien entendu, de la bonne connaissance du sujet par les autrices.

Dans les contextes des luttes et des revendications féministes, la quantification est surtout (bien que pas uniquement) un outil de contestation, de mise en visibilité, de revendication, de dénonciation. Les chiffres permettent de faire exister des problèmes publics, comme l’illustrent bien les chiffres sur les violences conjugales, ceux sur les faibles représentations des femmes dans les postes à pouvoir, ou encore ceux sur les avortements clandestins. Ce dernier exemple permet de bien comprendre que le recours au chiffrage et que l’utilisation politique du chiffre ne sont pas choses récentes : les directrices de l’ouvrage rappellent que le chiffrage des avortements clandestins remonte aux années 1950-1960, qu’il a permis de saisir l’ampleur du phénomène, et qu’il a ainsi contribué à la légalisation de la contraception. Les chiffres, leur constitution ou leur contestation, sont des armes politiques : ce qui est compté, compte. Dans un autre registre c’est ce principe général qui a contribué à médiatiser les violences faites aux femmes et les féminicides (p. 13). Cette idée est d’ailleurs largement répandue chez les féministes comme en témoignent par exemple les propos d’Alice Coffin dans un entretien récent pour le magazine La déferlante (n° 3, septembre 2021, p. 106).

Ces démarches passent parfois par la critique des chiffres les plus officiels, dénoncés comme étant androcentrés : l’exemple du PIB (produit intérieur brut), qui n’intègre pas le travail familial et domestique, est fameux ; mais il en existe bien d’autres comme les divers indicateurs de performance qui incarnent essentiellement des « valeurs masculines » comme celles de la compétition, du challenge, de la rationalité calculatoire et de l’efficience. Et dans la mesure où ces indicateurs sont perçus comme « neutres » et « objectifs », il est difficile de ne pas s’y soumettre avec application. Dès lors, les « femmes n’ont d’autre choix que de s’adapter à ces critères pour exceller dans leur travail, ce qui vient renforcer la conception traditionnelle de la féminité inculquée et performée en dehors de l’organisation » (Pierre Lescoat, Claire Dambrin, p. 337).

Cela ne doit toutefois pas occulter que les quantifications de l’égalité ou de l’inégalité ne proviennent pas toujours de démarches d’alerte ou de dénonciation. Des chiffres produits par les institutions publiques ou à leur demande expresse ont également contribué à la lutte pour l’égalité professionnelle, notamment à travers les statistiques sexuées permettant de comparer les situations des femmes à celles des hommes. Le cas du RSC (Rapport de situation comparée) entre les femmes et les hommes institué par Yvette Roudy en 1983 (répondant à une revendication datant des années soixante) constitue une illustration notable d’un dispositif légal s’imposant aux entreprises : le RSC était à la fois « outil de négociation à la disposition des partenaires sociaux, outil de gestion à disposition des directions d’entreprise et instrument d’action publique à la disposition de l’état et des pouvoirs publics » (Vincent- Arnaud Chappe, p. 67).

Restituant un projet collectif (dont les modalités de financement et d’organisation sont rappelées en préambule) dépassant la simple juxtaposition de contributions individuelles, l’ouvrage ne  se présente pas comme un guide de bonnes pratiques, ni comme un répertoire critique des indicateurs distillant des propositions d’indicateurs alternatifs. Il se situe clairement du côté d’une sociologie des indicateurs, de leurs modes d’élaboration et de leurs rôles. Il donne la parole à des sociologues (Soline Blanchard, Vincent-Arnaud Chappe, Sophie Pochic, et Emmanuel  Didier  qui signe une brève postface), économistes (Séverine Lemière, Rachel Silvera), politiste (Susan Milner), juriste (Michel Miné), spécialistes de sciences de gestion, du management ou des ressources humaines (Anne-Françoise Bender, Hazel Conley, Annie Cornet, Claire Dambrin, Pierre Lescoat, Valérie Tanguay, Hédia Zannad)… ainsi qu’à des responsables de projets ou de missions d’égalité femmes/hommes (Sophie Binet, Françoise  Chappert).  Les quatorze contributions rassemblées dans ce volume restituent aussi bien des analyses savantes de dispositifs de chiffrage et de leur emprise dans les organisations, que des textes exposant des démarches de recherche-action ou témoignant d’initiatives institutionnelles.

Cette diversité contribue à éclairer les diverses facettes conceptuelles comme méthodologiques et pratiques des enjeux de la quantification de l’égalité au travail : l’institutionnalisation et l’harmonisation des indicateurs ; les jeux des acteurs, des alliances et  des résistances ; le rôle des mobilisations, y compris dans des espaces numériques (cf. les récentes publications, Jouët, 2022 et Duvel-Charles, 2022) ; l’ambivalence de certains effets de la quantification ; les tensions entre la logique de l’individualisation des rémunérations et des parcours et le besoin d’indicateurs neutralisant les singularités des situations ; la nécessaire adaptation des outils d’évaluation aux caractéristiques des métiers et des contrats de travail « féminins » ; le statut légal des indicateurs chiffrés et leur rôle dans les rapports de force, y compris devant les tribunaux ; la question des compétences statistiques et de la qualité des systèmes d’information dans les organismes ; la technicité des indicateurs chiffrés qui peut occulter les dimensions proprement politiques des enjeux ; les conceptions culturelles genrées imprégnant les indicateurs ; la flexibilité des interprétations des indicateurs et de leurs définitions.

L’ouvrage est organisé autour de trois parties. La première partie est consacrée à l’origine et au développement de plusieurs indicateurs d’égalité : le RSC sur la parité professionnelle entre homme et femme en matière d’embauche, de formation, de promotion, de conditions de travail et de rémunération ; les indicateurs sexués de santé au travail développés par l’ANACT, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail ; les palmarès de féminisation des instances dirigeantes. La deuxième partie se penche sur le cas spécifique de la mesure de l’égalité (ou de l’inégalité) salariale. Il est notamment question de plusieurs contextes à l’étranger : en Suède, au Danemark, en Angleterre, ainsi qu’au Québec, où l’indicateur d’équité salariale a contribué à réduire (un peu, quoique de manière significative) l’écart des salaires entre les hommes et les femmes. Le cas de la France permet d’éclairer les difficultés à adapter les instruments de mesure aux réalités et spécificités des métiers et des contrats de travail des femmes. La troisième partie s’attache  à saisir le rôle et les effets des indicateurs dans différents contextes : judiciaire et spécifiques à certains secteurs d’activité professionnelle (finance, informatique, énergie). Il est notamment question de leur place dans le droit, lors des jugements pour discrimination durant lesquels les preuves chiffrées jouent un rôle essentiel, ou encore dans des dispositifs législatifs instaurant des quotas (dans les instances décisionnaires d’entreprises par exemple).

Reste que rien n’est jamais définitivement acquis en matière d’égalité et que les instruments chiffrés ne sont jamais à l’abri de mises en cause, de tensions ou d’occultations. Comme le rappelle Vincent-Arnaud Chappe, le cas du RSC institué en 1983 a fini par être dilué, malgré les oppositions syndicales et les mobilisations féministes, dans un dispositif plus vaste institué par la loi Rebsamen de 2015. Reste aussi que l’appropriation des politiques du chiffre par les mouvements ou les causes féministes ne saurait s’arrêter aux chiffres statistiques et aux indicateurs socio-économiques qui nous sont devenus relativement familiers. La lutte s’ouvre sur un autre front : celui de la science des données (voir par exemple D’Ignazio, Klein, 2020). Les enjeux sont de nature comparable : il s’agit de porter la critique sur les usages inégalitaires des (big) data et sur les structures inégales de pouvoir de production et d’analyse de ces données ; et il s’agit de contribuer à produire de manière plus équitable des (big) data qui soient moins androcentrées. Les enjeux sont comparables, mais ils concernent des données dont l’ampleur et la profondeur amplifient ces enjeux. La vigilance politique reste donc de mise et les mobilisations doivent se poursuivre. Les terrains pour l’analyse sociologique ne sont pas près de se tarir.

Cet ouvrage collectif devrait s’imposer comme une référence pour tout·es les spécialistes des analyses des quantifications et bien sûr pour celles et ceux qui s’intéressent à la question de l’égalité au travail.

 

Références citées

Duvelle-Charles Elvire, Féminisme et réseaux sociaux: une histoire d’amour et de haine, Marseille, Hors-d’atteinte, 2022.

Jouët Josiane, Numérique, féminisme et société, Paris, Presses des Mines, 2022.

D’Ignazio Catherine et Klein Lauren F., Data feminism, Cambridge, The MIT Press, 2020.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sophie Pochic (28 janvier 2025). Quantifier l’égalité au travail. Outils politiques, enjeux scientifiques, de Soline Blanchard et Sophie Pochic. Imbrications des rapports sociaux. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/136fx


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