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Vivre en marge du mariage. Le célibat tardif des femmes à Lomé (Togo)

Vivre en marge du mariage. Le célibat tardif des femmes à Lomé (Togo), est un article de Charlotte Vampo, co-écrit avec Agnès Adjamagbo, Valérie Delaunay et Yeniban Madiega.

Il est paru dans la revue Population, Vol. 79(1), 2024, p. 111-141.

Résumé

Comme dans d’autres capitales africaines, les données des enquêtes démographiques indiquent une augmentation du célibat tardif féminin à Lomé, au Togo. Cet article analyse, à l’aide de données qualitatives collectées entre 2011 et 2019 à Lomé, les situations sociales de femmes qui approchent, ont ou dépassent la trentaine et qui n’ont jamais été mariées. Il montre qu’une catégorie de femmes, urbaines, souvent diplômées du supérieur et/ou indépendantes économiquement, se marient de plus en plus tardivement, car elles aspirent à d’autres formes de réalisation sociale avant et en plus du mariage, dans un contexte où la compatibilité du mariage et du travail reste difficile à plusieurs niveaux. Celles qui ne veulent pas se marier et l’assument sont rares : la plupart des femmes aspirent au mariage ou se résolvent à le faire pour se garantir une forme de tranquillité sociale. En plus de la hausse de la scolarisation, c’est bien la volonté d’autonomie – entre autres financière – dans un contexte social où les conditions de vie et d’emploi des hommes se détériorent, qui complexifie l’entrée en union de femmes dont l’indépendance déstabilise les normes de genre.

Œuvre de l’artiste togolaise Manouchka Shams

Exposition L’Entre-deux, Lomé (2021)

Introduction

Les études démographiques portant sur les pays africains ont largement documenté les changements survenus dans l’institution matrimoniale depuis la seconde moitié du xxe siècle : accroissement de l’âge au premier mariage, diminution des mariages forcés, assouplissement du règlement de la dot, augmentation des unions consensuelles, augmentation des divorces, baisse de la polygamie de rang élevé, etc. Les travaux pionniers sur les questions de nuptialité en Afrique, comme ceux de Lesthaeghe et al. (1989) ou de Van de Walle (1993), ont particulièrement insisté sur l’augmentation de l’âge au premier mariage des femmes. Les changements, qui interviennent dans des contextes socioéconomiques et politiques variés, témoignent de la forte altération du schéma du mariage précoce des femmes, pilier du système nuptial subsaharien (Antoine et Nanitelamio, 1990 ; Hertrich et Pilon, 1997 ; Antoine et Djiré, 1998 ; Antoine et al., 2001 ; Westoff, 2003 ; Tabutin et Schoumaker, 2004 ; Mensch et al., 2005 ; Marcoux et Antoine, 2015 ; Shapiro et Gebreselassie, 2014 ; Hertrich, 2017). La scolarisation, l’urbanisation et les conditions d’insertion sur le marché du travail sont des facteurs connus de cette entrée en union plus tardive (Moguérou, 2009 ; Antoine et al., 2001). Cependant, on connaît peu de choses sur la façon dont les femmes vivent cette situation. Toutes les études attestent néanmoins que si l’âge au mariage recule et que le nombre de divorces augmente chez les jeunes générations (Thiombiano et Legrand, 2014), le mariage demeure très valorisé socialement (Hertrich, 2007a ; Marcoux et Antoine, 2014). En Afrique de l’Ouest, au cours des années 1990-2000, passé quarante ans, la quasi-totalité des femmes se sont mariées ; le célibat définitif est donc à peu près inexistant (Calvès et al., 2018). Dans la plupart des pays, le mariage représente une évolution statutaire significative ouvrant l’accès à de nouvelles responsabilités et à une reconnaissance sociale (Vampo et Ouattara, 2023). Si presque toutes les femmes finissent par se marier, on ne sait pas dans quelle mesure elles y aspiraient particulièrement au moment de le faire. La norme maritale prédomine dans les discours et peu d’études permettent de repérer une désaffection à l’égard du mariage.

Le célibat tardif concerne aussi bien les femmes que les hommes. Même s’ils n’explorent pas les vécus, des travaux sur le célibat tardif des hommes révèlent ainsi que ces derniers subissent les effets d’un manque d’autonomie qui prolonge leur célibat (Nappa et al., 2019 ; Attané, 2007 ; Calvès, 2007 ; Antoine et al., 2001). Qu’en est-il pour les femmes ? Comment le vivent-elles, sachant que le célibat est jugé plus problématique et plus stigmatisant pour elles ? En effet, pour ces dernières en particulier, le fait de ne pas être en union reste très mal perçu socialement. Dans les médias francophones, le sujet est régulièrement traité dans des émissions de radio, par exemple, et les nombreux appels d’auditrices et d’auditeurs invités à s’exprimer à l’antenne attestent l’intérêt passionné qu’il suscite localement. La stigmatisation des femmes célibataires est fortement liée à leur vie reproductive. Ne pas avoir de mari à l’approche de la trentaine signifie s’exposer au risque de rester sans enfant. Or la grossesse et l’accouchement sont définis comme des éléments constitutifs de la vie d’une femme africaine (Bonnet et Duchesne, 2016). Le célibat tardif féminin met donc en jeu la question de la maternité par laquelle les femmes acquièrent une respectabilité sociale. Tout comme l’absence d’un mari, l’absence d’enfant, voire le fait d’en avoir peu, sont des situations stigmatisées.

À Lomé, la capitale du Togo, l’âge médian au premier mariage des femmes était de 22 ans en 2013 (23 ans pour les plus scolarisées). Toutefois, cet âge augmente significativement pour les générations les plus jeunes (Adjamagbo et al., 2014), et plusieurs études se sont récemment intéressées aux femmes approchant ou dépassant la trentaine et qui n’ont jamais été mariées (Adjamagbo et al., 2014 ; Vampo, 2020). Dans la littérature scientifique, Berg-Cross et al. (2004), par exemple, décrivent une catégorie que l’on retrouve dans différentes parties du monde : les elite single professional women, contraintes de vivre la « sologamie ». Si toutes les célibataires ne font pas partie d’une élite, elles sont nombreuses dans ce cas. Est-ce à dire que leur travail joue un rôle central dans leur célibat ? Si oui, dans quelle mesure ? Comment vivent-elles leur situation ? L’augmentation du célibat tardif féminin donne-t-elle à voir une diminution des aspirations des femmes au mariage ? Telles sont les questions explorées dans cet article. Il s’agit de tirer des enseignements sur le mariage, le faire famille et les rapports de genre dans un contexte urbain ouest-africain. En s’intéressant à des femmes qui ne représentent ni la norme sociale ni la norme statistique, cette étude décentre le regard vers les marges afin de les rendre visibles.

Après une présentation de l’évolution du célibat tardif féminin au Togo et dans sa capitale, telle qu’on peut le mesurer dans les enquêtes quantitatives, l’article exploite des données qualitatives issues d’entretiens et d’observations menés à Lomé entre 2011 et 2019, notamment auprès de femmes entrepreneuses.

Vampo Charlotte, Adjamagbo Agnès, Delaunay Valérie et Madiega Yeniban, 2024, Vivre en marge du mariage. Le célibat tardif des femmes à Lomé (Togo) Population, Vol. 79(1), 111-141, https://doi.org/10.3917/popu.2401.0111. 

 

Charlotte Vampo
Charlotte Vampo

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Charlotte Vampo (4 mars 2025). Vivre en marge du mariage. Le célibat tardif des femmes à Lomé (Togo). Imbrications des rapports sociaux. Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13eyq


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